La Lutiniere

Blog du site www.sylvieptitsa.com

Publié le par *Sylvie Ptitsa*

 Sérieusement ?

 

Rene Magritte - La Valse Hesitation(1971) - Etching and Aquatint | For Sale  on Composition Gallery

 René MAGRITTE - "La valse hésitation"

 

Quitte à passer une nouvelle fois pour un OVNI ou une arriérée, j'ai envie de culbuter aujourd'hui un autre bastion du monde adulte : l'esprit de sérieux. Au fil des ans (oui, je suis rétrograde, aussi !), je trouve qu'un glissement pernicieux s'opère entre "être professionnel" et "tirer une tronche de croque-mort". C'est à croire que plus on est maussade, plus on donne de gages de fiabilité. Même sur les photos d'identité, on ne doit plus sourire! Notre identité serait donc la part de nous privée d'expression ?

 

Déjà, la sacro-sainte "distance professionnelle" s'était immiscée dans certaines branches, chez les enseignants ou les thérapeutes, par exemple. On ne devait plus se toucher, plus se serrer la main (c'était pourtant bien avant la pandémie), plus échanger d'informations personnelles avec ses patients/élèves. La proximité relationnelle avec les médecins de famille, par exemple, a disparu. Non seulement ils ne se déplacent plus à domicile, mais j'ai remarqué que très souvent, ils n'auscultent plus. Ils écoutent, diagnostiquent et prescrivent. Plus la relation est aseptisée, impersonnelle, plus c'est un gage de "sérieux" (ah oui ?...). Et si en prime le praticien a l'air stressé et fait la gueule, c'est qu'il est très occupé, donc très prisé, donc très compétent.  Hum...

 

René Magritte, Le fils de l'homme (1964) | Handy Culture

René MAGRITTE - "Golconde"

 

Pourtant, quand je vais chez ma dentiste, son sourire solaire (même derrière le masque, oui !) me rend bien plus agréables le détartrage annuel ou l'attaque d'une carie par ce mini marteau-piqueur puant qui hante mes cauchemars. Lors de mon unique séjour long à l'hôpital, c'était beaucoup plus facile d'oublier la douleur et l'humiliation de mon état de grabataire avec les infirmières pleines d'entrain qu'avec celles qui me traitaient comme un numéro. Ces dernières étaient-elles, pour autant, plus "professionnelles " ?

 

J'apprécie d'avoir un comptable et une conseillère bancaire souriants, bienveillants et même capables d'humour. J'en ai besoin pour oser me colleter avec des domaines aussi hermétiques que les taux de TVA ou la gestion du capital. S'ils n'avaient pas l'amabilité de se mettre à ma portée et de m'expliquer avec patience ce qui est pour moi un jargon impénétrable, je n'oserais même pas leur poser de questions tellement je craindrais de trahir à quel point mon cerveau nage la brasse. Etre professionnel, est-ce être un(e) Pokerface qui traite les clients de haut, ou se mettre à leur portée pour les accompagner dans des choix lucides ?

 

https://touslesarts.files.wordpress.com/2015/10/magritte-la-victoire.jpg

 René MAGRITTE - "La victoire"

 

Quand, chaque année, j'emmène ma voiture au garage avant le contrôle technique, j'irais en traînant les pieds sans la bonne humeur contagieuse des employés, joviaux, polis, surmenés, n'ayant pas accès de la journée à une autre lumière que celle des néons de leur cage à poule étriquée, et cependant généreux de leur chaleur humaine, de leur temps et de leurs conseils à des clients grincheux dont les manières me semblent souvent hallucinantes (ils ont pourtant accès au soleil, eux)... Ils plaisantent, s'apostrophent, parfois même sifflotent dans le bureau, et j'adore ça. Pour autant, je n'ai jamais eu à leur faire le moindre reproche sur la qualité des prestations fournies.

 

René Magritte, Le pays des miracles, Édition sur papier Arches

René MAGRITTE - "Le pays des miracles"

 

Je pense à tous ces travailleurs de bureaux sans perspective ou carrément borgnes, tous ces employés d'arrière-cours, de supermarchés, d'entrepôts, d'usines, sans parler de ceux qui travaillent en extérieur par tous les temps quand nous nous abritons derrière le chauffage ou la climatisation, - ceux qui réparent nos toits, nos canalisations, nos routes... pourquoi chantent-ils plus que le peuple en costume trois pièces assis derrière les baies vitrées impeccables que d'autres ont nettoyées pour eux ?

 

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René MAGRITTE - "Le modèle rouge"

 

Quand il m'arrive (par cas de force majeure) d'aller en ville, je suis effarée par ces jeunes à col croisé et attaché-case qui ont déjà l'air vieux. Je me souviens d'un couple en particulier, lui en cravate, elle en tailleur. Ils partaient travailler et se sont quittés sans un regard sur un petit baiser absent, distrait, un petit baiser artificiel et machinal qui en disait tellement long ... ils n'étaient pas là. Pas dans leur corps, pas dans leur vie, pas dans leur couple. Ils avaient mille ans. Ils me paraissaient déjà morts. Quels sont les codes de cette vie, de cet amour, où il est plus important de scroller les news, le nez collé à son téléphone, que de prêter attention, vraiment attention, à l'autre ? Où être pressé, stressé et indifférent, c'est être "sérieux" ?

 

L'Œuvre à la loupe : « Les Amants » de Magritte | Rise Art

René MAGRITTE - "Les amants"

 

Je ne connais pas ces codes et je ne veux pas les apprendre. Je préfère rester un OVNI, pardon. Quand j'observe à la loupe "l'esprit de sérieux", il me semble surtout consister à prendre au sérieux son masque social. Autrement dit, à s'identifier à quelqu'un ou à quelque chose que d'autres ont défini pour nous, qui exige de satisfaire perpétuellement des attentes, oubliant qui nous sommes vraiment. Si pour être "sérieux", il faut se perdre soi, si pour être crédible, il faut laisser son identité au vestiaire et se mouler dans un rôle de composition,  je préfère rester pitre, simplette, rétrograde, asociale et tout ce qu'on voudra.

 

Si la "réussite", c'est s'abdiquer, je l'appellerais plutôt inconsolable perte.

Merci à tous ces actifs professionnels et compétents qui n'ont pas laissé leur humanité au vestiaire. J'ose croire qu'ils font plus pour le monde de demain que tous les encravattés socialement corrects qui les trouvent trop souriants pour être "sérieux".

 

 

René Magritte - "La promesse"

 

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M
quel bon choix que d avoir terminé par le tableau de Magritte liberté..encore un Belge!
M
ouiii, il faudrait souvent rappeler que le sourire dans l accueil fait partie de la politesse à minima.<br /> Mais la covid a aussi affadi voire gommé cette qualité là..Quand l osteo me dit que le vaccin n a rien réglé et pire plutôt abimé, provoquant troubles cognitifs, aVC, cancer etc , je pense surtout qu il nous a plongé au coeur d un hiver humain : manque de lien, de respect, de gratitude, d émerveillement, tout ce qui fait la vie que le covid prétendait sauver<br /> heureusement , il ya eu les résistants à la vaccination, les lucides qui ont compris le leurre, les sceptiques qui l ont découvert ensuite, tous les courageux, heros du quotidien qui, mieux que tous les vaccins, tous les politiques se sont détachés des mensonges pour oeuvrer au monde auquel ils croient.Ils font moins de tapage médiatique mais ..ils bougent et insufflent un espoir nouveau, jouent une autre musique, regonflent tout ce qui fait l humain.<br /> il faut juste boucher ses oreilles aux discours officiels, regarder ailleurs, prendre un autre chemin pour aller vers des possibles ou comme dirait je ne sais + qui , des lendemains qui chantent.<br /> Comme dans le reportage de ce matin où un père a quitté son emploi lucratif pour chercher un avenir possible pour son enfant handicapé, s est dopé de l amour de sa famille pendant un tour du monde de réflexion. et non seulement  a trouvé la solution pour son fils mais pour bien d autres en creant un restaurant haut de gamme où ne travaillent que des handicapés.<br /> il a juste changé de regard, voulu sortir du moule: pas de pitié, pas de constat de ce qui ne va pas, mais un etat de ce qui est possible et motivant, la recherche d un accompagnement bienveillant mais exigeant, la perspective d une evolution. Et ca marche!La fierté se lisait dans les témoignages de ceux qui à leur échelle ont" gravi l Anapurna"<br /> Réussite émouvante du courage d un qui en cascade transforme la vie de beaucoup..avec le sourire et qui a, lui aussi, trouvé sa force dans l amour pour son fils, pas dans une place..en or !

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